Un poème de Kenji Miyazawa (宮沢賢治): Yodaka no Hoshi (よだかの星) L'Etoile de l'engoulevent

Je vous présente un très beau poème de Kenji Miyazawa qui représente de façon remarquable le sentiment japonais. D'ailleurs, tous les Japonais, je crois, seront capable de le réciter par coeur !!

**Ce tristement beau poème de Kenji est un peu long et nous l'avons abrêgé pour la facilité de lecture. Nous vous encourageons d'aller à l'original.


Le Yodaka, l'engoulevent, est le nom d'un oiseau effroyablement laid. Yo (夜) signifie nuit, et taka (鷹 -- daka), faucon, on pourrait imaginer que c'est une espèce particulière de faucon, mais, en fait, il se range dans la même catégorie que le splendide martin-pêcheur ou le colibri, un bijou des oiseaux. Mais on le nomme yodaka parce que ses ailes sont tellement fortes qu'il ressemble à un faucon quand il vole contre le vent et aussi parce que son cri ressemble à celui de faucon.

 

Ce dernier, mécontent de cette appellation de l'engoulevent, menace de le tuer s'il ne change pas son nom. Pris de peur, l'engoulevent s'envole dans l'air du soir. Un lucane entre dans sa gorge et se débat. L'engoulevent l'avale aussitôt mais il se sent alors pris d'un grand frisson. Et puis, encore un lucane avec d'autres insectes entre dans sa gorge. Attristé, il se met à pleurer à chaudes larmes et se tourne et retourne vers le ciel:

 

" Ah ! Des lucanes et tant d'insectes sont tués tous les soirs par moi ! Et après, c'est moi qui serais tué par le faucon. Que c'est triste ! Je ne mangerai plus d'insectes et je mourrai de faim. Non, le faucon me tuera avant... Non, avant même, je vais m'en aller au-delà, au-delà, dans le ciel lointain...!" L'engoulevent s'envole vers le soleil:

" Monsieur le Soleil, emmenez-moi auprès de vous ! Cela ne fait rien, si je meurs brûlé ! Même un coprs aussi laid que le mien émettra une petite lueur en brûlant. Emmenez-moi s'il vous plaît !", dit-il au soleil.

Ce dernier lui répond:

" Toi, tu es un Yodaka, un oiseau de nuit ! Je vois, c'est extrêmement dur... Ce soir, quand tu t'envoleras vers le ciel, demande aux étoiles ! Car tu n'es pas un oiseau de plein jour."

La nuit venue, l'engoulevent s'envole vers le ciel en direction de l'ouest et supplie:

" Pâles étoiles de l'ouest, conduisez-moi vers vous !" Mais la belle Orion d'Occident ne lui prête pas l'oreille et continue à chanter sa vaillante chanson. Alors, l'engoulevent s'envole vers le sud et s'adresse au Grand Chien:

" Emmenez-moi chez vous s'il vous plaît !"

Mais le Grand Chien lui répond:

" C'est idiot ! Quelle sorte d'être es-tu donc ? Rien qu'un oiseau ! Pour venir jusqu'ici avec tes ailes, il te faudra des milliards et des milliards d'années !" Alors, l'oiseau se retourne vers le Grande Ourse, au nord. Mais celle-ci lui répond posément:

" Inutile de songer à l'impossible ! Va te rafraîchir un peu la tête !"

Découragé, l'engoulevent se met à redescendre en chancelant et puis il tourne encore quatre fois dans le ciel. reprenant courage, il s'adresse cette fois à l'étoile de l'Aigle qui vient de monter à l'est sur l'autre rive de la voie lactée. Mais l'étoile lui réplique:

" Comme tu es bête ! Pour devenir une étoile, il faut être de haute naissance ! Et en plus, il faut de l'argent !"

 

Complètement désespéré, l'engoulevent, les ailes fermés, tombe vers la terre. Mais, au moment où ses fragiles pattes arrivent tout près du sol, brusquement, l'oiseau se relance comme une fusée vers le ciel. Arrivé au beau milieu du ciel, il tremble de tout son coprs et se hérisse exactement comme quand un aigle attaque par surprise un ours.

 

L'oiseau monte tout droit vers les étoiles dans le ciel nocturne. Le froid et le givre le piquent comme des épées. L'engourdissement gagne ses ailes mais les étoiles sont toujours aussi loin. Encore une fois, l'engoulevent lève ses yeux pleins de larmes vers le ciel. Oui, c'était sa fin. Il ne sait plus s'il descend ou s'il monte, s'il tombe à la renverse ou s'il reprend son ascension. Il se sent seulement très calme avec un léger sourire au bord de son grand bec saignant un peu courbé...

 

Peu après, l'engoulevent rouvre les yeux et voit son corps transformé en corps de lumière brûler calmement en émettant une belle lueur bleue comme celle du phosphore. Il aperçoit la Cassiopée tout à côté de lui et l'illumination bleue claire de la voie lactée non loin derrière. Et depuis, l'étoile de l'engoulevent ne cesse pas de brûler. Toujours, toujours, elle ne cesse de briller. Et elle brille encore aujourd'hui...